Srebrinica,Birmanie et autres tableaux de carnages parfaits

 

 Srebrinica,Birmanie et autres tableaux de carnages parfaits.

 

Enfants de la guerre 400x300

Un soir d’hiver, sous une pluie diluvienne, je rentre chez moi en voiture. Un panneau balayé par la pluie battante indique que Marseille est encore à 37 kilomètres. La saison des frimas submerge l’horizon et lui imprime une tristesse digne des paysages maupassantiens : nous sommes loin de la Provence éclatante peinte par Cézanne ou Van Gogh. L’obscurité étend lentement son manteau noir sur l’horizon dans une atmosphère quasi apocalyptique. Le crépitement de la pluie sur la carrosserie, le contraste des températures intérieure et extérieure procurent un certain sentiment de bien-être et d’une vague invulnérabilité. L’esprit s’en délecte.

Soudain, la présentation d’un livre sur les ondes de Radio France captive tout de suite mon attention ; il s’agit de l’enquête de Sylvie Matton sur les horreurs de Srebrenica. Je suis tiré de ma rêverie avec la violence d’un ouragan ; sans transition, le bien-être laisse place au dépit, puis à l’écœurement. Un instant, j’avais oublié que nous vivions à l’époque des désillusions. 

Arrivé à la maison, je passe séance tenante une commande du livre. Je le reçois quelques jours après, et l’ouvre sur le champ. C’est un livre d’occasion, et sur la première page, je lis cette dédicace manuscrite de l’auteur : « Pour vous, Rachel K…, un nouveau regard sur Srebrenica Un génocide annoncé ?… Parce que cette histoire n’est pas finie… » Je m’arrête un moment sur cette dédicace, et médite cette dernière phrase qui s’accroche à ma mémoire comme un air de musique, « Parce que cette histoire n’est pas finie… Parce que cette histoire n’est pas finie… ». La lecture du livre est insupportable et la lâcheté nous harcèle pour qu’on le referme avec empressement ; un véritable ticket pour le musée des carnages. En ce funeste mois de juillet 1995, huit mille hommes de la zone de sécurité de Srebrenica « protégée par l’ONU », sont assassinés dans d’insupportables tortures au vu et au su de toute la communauté internationale. Les massacres et les cruautés commis sur les Bosniaques sont insoutenables à la narration. Les témoignages lors du procès au Tribunal Pénal International font froid dans le dos. Supplicier les hommes, les obliger à fixer le soleil pendant plusieurs minutes, violer les fillettes devant leurs pères, noyer les enfants devant leurs mères était le « kiff » des soldats serbes, et de leurs dirigeants.

Ainsi, dès le mois d’avril 1992 rapporte Sylvie Matton, les tortures sont quotidiennes dans les camps de concentration et d’extermination de Bosnie, ces « tortures infâmes à la perceuse qui troue le torse ou la scie électrique qui découpe en côtelettes le buste encore vivant. La maison blanche d’où aucun ne sort jamais vivant. La maison rouge dont émergent des visages ensanglantés, lèvres, nez et oreilles coupées, titubant dans l’obscurité, cramoisie de leur cécité soudaine. […] Dans la canicule de juillet, trois hommes parqués compressés dans la pièce n° 3 gémissaient après l’eau de la survie. Un demi-verre par prisonnier sera offert quelques heures plus tard, une eau jaune, empoisonnée, une drogue provoquant des hallucinations. Dans la panique et la fumée de la grenade lacrymogène lancée dans la pièce, les hommes commenceront à se battre. Les premières balles sont tirées à travers les portes closes. Malaises, terreur et hurlements. Les militaires ouvrent les portes. Tirent plus d’une demi-heure. Le lendemain matin, les corps seront transportés dans la benne d’un seul camion. Quatre-vingt-dix-neuf morts et quarante-deux blessés. Corps raides et gesticulants déversés ensemble dans la grande fosse. Dans les suppliques des vivants bientôt étouffés par la terre. Quelques jours plus tard, des cadavres d’animaux et une nouvelle couche de terre maquilleraient le charnier[1]. » Alors que les témoins innombrables parlent de camps de concentration et d’extermination, confirmés par le survol des avions et les satellites, le 9 février 1993, François Mitterrand interviewé par Le Monde déclare : « La France n’a pas été et ne sera pas anti-serbe. Elle est et sera antitorture, anti-camp de concentration, anti-guerre d’expansion. C’est tout. » C’est de la sorte par cet art de manipuler le langage, que François Mitterrand parvient à soutenir les Serbes tout en les lavant du soupçon de torturer ! Et Sylvie Matton de souligner : « Durant tout le conflit en Bosnie, La Grande-Bretagne et la France (et d’évidence la Russie) sont les pays qui s’emploieront à faire approuver les résolutions les moins contraignantes – et même les plus conciliantes – pour les Serbes. Ce sont eux qui s’opposeront toujours à une levée de l’embargo sur les armes et à une intervention. Jusqu’au massacre de Srebrenica[2]. »

Pourtant, si on se souvient bien, lors de la déclaration d’ouverture au procès de Nuremberg qui s’est tenu le 20 novembre 1945, le Procureur, Robert Jackson faisait cette annonce : « Les crimes que nous cherchons à condamner et à punir ont été si prémédités, si néfastes et si dévastateurs que la civilisation ne peut tolérer qu’on les ignore, car elle ne pourrait survivre à leur répétition ». Que penser aujourd’hui de cette belle phrase si ce n’est qu’elle relève de la plus parfaite poésie au regard des crimes commis depuis le procès de Nuremberg ?

Parallèlement à ces atrocités en Bosnie, sur le continent d’en face, au Rwanda exactement, des similitudes troublantes sont à déplorer. Fermez les yeux un moment et imaginez-vous que des voisins avec lesquels vous avez vécu en paix durant des décennies se lèvent un beau matin et commencent à vous massacrer, à la machette… Comme cela, sans raison. C’est ce qui s’est passé au Rwanda en 1994. Jean Halzfeld, qui a consacré deux ouvrages au sujet, donne la parole aux victimes puis aux tortionnaires, et note en guise de départ à son livre : « En 1994, entre le lundi 11 avril à 11 heures et le samedi 14 mai à 14 heures, environ 50 000 Tutsis, sur une population d’environ 59 000, ont été massacrés à la machette, tous les jours de la semaine, de 9 h 30 à 16 heures, par des miliciens et voisins hutus, sur les collines de la commune de Nyamata, au Rwanda. » Si on élargit maintenant les dates à trois mois (du 6 avril au 14 juillet 1994), on peut lire dans l’introduction du rapport de l’ONU sur le sujet : « Quelque 800 000 personnes ont été massacrées lors du génocide de 1994 au Rwanda. Le carnage dont hommes, femmes et enfants ont été victimes au cours d’une centaine de jours entre avril et juillet 1994 constitue l’un des événements les plus abominables qui entacheront à tout jamais le XXe siècle dans la mémoire des hommes. Les Rwandais ont tué des Rwandais, décimant avec férocité la population tutsie du pays, mais s’attaquant aussi aux Hutus modérés. D’inqualifiables atrocités ont été commises, par les milices et les forces armées, mais aussi par les civils contre d’autres civils[3]. » Le génocide de 1994 trouve ses sources dans un passé lointain et complexe, et vient en fait clore une série d’autres massacres à caractère génocidaire depuis des décennies au Rwanda, et visant essentiellement les Tutsis.

            Une fois de plus l’ONU était parfaitement au courant de tout, et ledit génocide était préparé de longue date. Sinon, comment peut-on expliquer qu’en l’espace d’à peine trois mois, environ un million de personnes aient été massacrées avec des armes légères ? On parle même du « génocide le plus rapide de l’histoire ».

Dans son rapport, l’ONU reconnaîtra explicitement son erreur. Enfin, dans son livre Jean Hamtsfeld a donné la parole aux bourreaux, voici ce que raconte l’un d’eux, Adalbert :

Au début des tueries, on faisait vite et on rasait parce qu’on était acharnés. Au milieu des tueries, on tuait nonchalamment. Le temps et la victoire nous encourageaient à traînailler. Au début, on pouvait se sentir plus patriotique ou plus méritant quand on réussissait à atteindre des fuyards. Par la suite, on était abandonnés de cette catégorie de qualité. On n’écoutait plus les bons mots des radios et des autorités. On tuait pour continuer le boulot. Certains se montraient fatigués de ces corvées de sang. D’autres s’amusaient à faire souffrir les Tutsis qui les avaient fait suer tous ces jours[4].

« Les bons mots des radios et des autorités »… Ces « bons mots » c’étaient qu’il fallait poursuivre le « boulot » c’est-à-dire le massacre, et la Radio Télévision Libre des Mille Collines qui dénonçait les Tutsis où qu’ils fussent, expliquait minute après minute comment les atteindre tout en encourageant leurs massacres. 

Elle ne vous rappelle rien cette lugubre peinture.. ? Si ! le même tableau est en train d’être peint sous nos yeux, juste à côté, en Centrafrique. Le XXème siècle avait attendu sa vieillesse pour livrer ses plus abjectes réalisations, le XXIème lui n’a pas de temps à perdre, il est doué et attaque dès sa jeunesse. Lorsque l’on assiste quasiment en direct aux événements sanguinaires en Centrafrique, relayés par les réseaux sociaux, le sentiment d’impuissance le dispute à la nausée… Horrible, terrifiant, mon Dieu, comment est-ce possible ? L’homme ? Quel être humain peut-il se livrer à de telles exactions ? Le massacre d’une partie des Centrafricains uniquement parce qu’elle est musulmane, par une autre car elle est chrétienne, montre combien la barbarie dévorante des hommes n’a pas pris une ride. Les sauvages massacres qui se déroulent à l’heure où nous traçons ces quelques misérables lignes, montrent que l’inhumanité des humains a toujours battu tous les records. Mais les « puissants » ne veulent pas freiner les artistes du sang au milieu de leur immonde réalisation, ils attendent comme toujours la fin pour juger de l’œuvre infâme.

Dans ce musée de l’horreur, nous continuons notre visite sépulcrale et notre regard s’arrête immanquablement sur la Tchétchénie. Là encore, les carnages n’ont rien à envier aux perfidies des précédents scélérats. Les horreurs dont a été victime le peuple tchétchène défient l’imagination humaine, les témoins se retrouvent très vite à court de vocabulaire lorsqu’ils se lancent dans les terribles descriptions. Rappelez-vous cette phrase qui ouvre le fameux livre[5] du Comité Tchétchénie : « La Tchétchénie, « c’est le pire du pire » ». Dans le concours de la folie meurtrière, les dirigeants de ces armées dévastatrices sont plus que des champions, des artistes !  Devant le tribunal de l’histoire, le XXe siècle la tête basse, la voix atone et affligée affirme : Hitler, Staline, Mussolini, Pinochet, Milosevic. Notre siècle, pourtant jeune encore, mais tout autant accablé répond avec le même dépit : Bush, Olmert, Poutine, El-Assad, Netanyahou, Al-Sissi… Dans l’optique de la honte et de l’horreur, notre siècle est parti pour établir bien des records.

Sophie Shihab écrit dans la préface du livre évoqué : « Car en Tchétchénie, le « pire » c’est – aussi – que la guerre s’y déroule à huis clos, dans un silence de plus en plus lourd à mesure que les années passent. » Grozny, la capitale la plus bombardée du monde après la Seconde Guerre mondiale, demeure paradoxalement très peu connue et cela donne une raison aux amoureux du chaos de parfaire chaque jour un peu mieux leur désastre.

Mais Srebrenica, et Grozny ne sont malheureusement pas les seuls noirs tableaux dans ce macabre registre, il y les têtes palestiniennes dont la moisson est entretenue depuis des dizaines d’années. Le comble de l’horreur, une honte pour l’humanité ! Depuis des décennies maintenant, alors que les ONG et tous les observateurs qui n’ont pas d’intérêts dans la région lancent désespérément de vains SOS, l’Europe et les « Gendarmes du monde » demeurent sourds aveugles et muets. Une posture qui défie le bon sens. Et les enfants continuent d’être liquidés, et les oliviers continuent d’être arrachés, et les demeures continuent d’être détruites. Le sang de Deir Yassine, Sabra et Chatila, Jenine et Gaza continue de couler, il emportera bientôt le monde.

Mais le mal sur la Terre du bien ne pourrait perdurer, interrogez le ciel, les arbres, la nature, l’eau. Ce serait une considération insane.

Nous prions donc pour que la minorité Rohingya musulmane birmane soit arrachée des griffes de l’enfer. Ces êtres humains, qui, aux yeux des fous furieux (dont on chante sur tous les tons la tolérance), ont pour grand tort d’être musulmans, sont considérés par les Nations unies comme la communauté la « plus persécutée au monde ». Cette minorité musulmane est de longue date dépourvue de tous ses droits : depuis 1982, une loi les a rendu apatrides et ils ne sont pas reconnus parmi les 130 ethnies répertoriées en Birmanie » notait Bruno Philip dans son article paru dans lemonde.fr en date du 1 er août 2012. Pour résumer, d’après les bouddhistes birmans et leur gouvernement, les musulmans de Birmanie n’ont pas droit à la vie parce qu’ils sont musulmans. Mais il y a quelques mois, Monsieur Barak Obama, réélu, s’était rendu en Birmanie pour rétablir les relations avec cet État, car « il progresse ». Lors de cette mascarade, Barak Obama, prix Nobel de la paix a rendu visite à Aung San Suu Kyi un autre prix Nobel de la paix avec laquelle il s’est longuement entretenu. Ont-ils évoqué la question de la minorité suppliciée ? Non surtout pas ! Leurs bas calculs politiques ne le permettaient pas. Observez donc deux prix Nobel de la paix qui parlent de tout sauf de paix, et vous avez notre cher XXIe siècle.

Mais le musée demeure très vaste et de nombreuses pièces aspergées de sang attendent notre visite, alors que nous n’en avons plus la force. Nous fuyons vers la sortie, avec le cœur en cendre.

Que devons-nous faire alors ? Y a-t-il plus fort que leur barbarie ? Oui, notre amour qui doit guider sans relâche notre conscience. Plus fort que leurs intérêts ? Notre fraternité active et vigilante. Cela, afin de rendre possible cette « grande paix humaine » dont parlait Jean Jaurès, avant qu’il ne soit assassiné…

À présent, nous regardons le ciel avec l’espoir de cette justice qui viendra un jour mettre les barbares en face de leurs horreurs pour de véritables comptes. Sans cela, l’existence humaine, l’histoire du monde et avec elles toute la création n’auraient aucun sens. Nous prions de notre cœur pour que les fous cessent d’être au pouvoir, pour que la vie reprenne sur notre planète, pour que la chair des enfants ne soit pas abandonnée aux rôtisseurs infâmes.

Nous prions certes, mais nous demeurons également conscients que notre passivité vaut complicité. D’une manière ou d’une autre. Il appartient donc pleinement aux gens de cœur de lutter pacifiquement, mais efficacement contre les ambassadeurs de la tyrannie et de la honte. Et chacun connaît les moyens de sa résistance.

 

Abderrahim Bouzelmate

Auteur de Dernières Nouvelles de notre monde (Editions De Varly)

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