LE DJIHAD EN ISLAM

Les utilisations abusives du « djihad »

 

Dans un article publié par Le Temps (23.05.2014), Marcel Boisard, ancien sous-secrétaire général de l’ONU et auteur de nombreuses publications sur l’islam, rappelle le sens du mot djihad et démontre que la véritable guerre sainte n’a rien à voir avec les exactions des extrémistes d’aujourd’hui.

Le djihad est consubstantiel à l’islam. Il est l’instrument de propagation de la religion. Toutefois, il ne signifie nullement «guerre sainte». Une traduction littérale de l’arabe serait «effort». Le Coran contient quarante fois le terme et ne l’utilise jamais dans le sens de guerre. La littérature spécialisée qui lui est consacrée, depuis quinze siècles, est pléthorique.

Schématiquement, quatre types de djihad sont distingués : par le cœur, par la langue, par la main et par l’épée. De loin le plus méritoire est celui que l’on mène contre ses passions, par un effort personnel sur soi-même. Le djihad par la parole ou par le geste ressort d’une même intention. A l’intérieur de la communauté des croyants, il vise à «prescrire le bien et empêcher le mal», participant à la solidarité morale collective. Vis-à-vis de l’extérieur, il affiche l’exemplarité d’une société vivant dans la justice. La dernière expression, mineure dans l’ordre hiérarchique, est le djihad armé. Il s’agit d’une obligation collective. Il n’est justifié que si l’existence même de la communauté musulmane est en cause. Il appartient à l’imam seul de le décréter et il doit être conduit «dans les chemins d’Allah», donc avec humanité et sans excès.

Historiquement, la pratique n’a pas toujours été à la mesure de ces obligations morales et juridiques. Cependant, la doctrine musulmane reconnaît, avec de rares exceptions, la véracité d’un dire (hadith) du Prophète au retour d’une bataille victorieuse: «Nous sommes revenus du petit djihad vers le plus grand djihad.» Les mystiques (soufis) méditent sur la formule : «Le combattant pieux est en guerre contre lui-même.» On est donc bien loin de la «guerre sainte».

Un musulman qui ne lit pas la presse occidentale ne comprendrait pas à quoi le terme djihadiste fait référence. Dérivé de la racine djihad, le substantif moudjahid a été popularisé dans l’opinion publique lors de la guerre de libération algérienne. Le conflit semblait plus nationaliste que religieux. Toutefois, l’administration coloniale avait divisé la population entre Français et musulmans. L’islam s’imposait donc comme la marque identitaire. Le débat avait été vif parmi les élites du pays, dès les années 1930, sur le thème de l’assimilation. Le réformateur Ben Badis proposa une distinction entre «nationalité ethnique», qui s’exprime par la religion, la culture et les mœurs, et «nationalité politique», correspondant à une situation de fait imposée de l’extérieur.

Ainsi naquirent les trois piliers de la révolution anticoloniale: islam, arabité et nation. Ils furent implicitement acceptés par les responsables du FLN, dont la plupart avaient une éducation «séculière». Dans l’Algérie actuelle, le terme moudjahid a perdu toute connotation religieuse. Le titre est donné à des Européens qui s’étaient engagés au côté du FLN. En mars 2014, le porte-parole du président sortant et candidat à saréélection déclarait : «Bouteflika veut mourir en moudjahid pour le pays.» Le mot a donc également perdu son acception belliqueuse.

Le terme de moudjahid est apparu dans le premier tiers du XIXe siècle, dans les montagnes de l’Afghanistan. Des prédicateurs pachtounes, de tendance wahhabite, avaient mobilisé des tribus contre l’occupation étrangère. Elles occupaient une position menaçant le nord du sous-continent indien. Les Britanniques durent mobiliser d’importantes troupes pour venir à bout de ceux qu’ils appelaient les Sitana Fanatics. L’appellation de moudjahidin s’affirma, de nouveau en Afghanistan, à la fin des années 1970 pour combattre un régime national communiste, puis lutter contre l’invasion soviétique. Financés surtout par l’Arabie saoudite et soutenus par les Etats-Unis, ils obtinrent le retrait des troupes étrangères, après une décennie de durs combats. Leur division ultérieure, causé par des raisons tribales, entraîna le chaos. En 1996, ils quittèrent largement la scène, vaincus par d’autres combattants placés sous la bannière de l’islam, les talibans.

Dans le cas de l’Afghanistan et de l’Algérie ainsi que d’autres exemples plus localisés et anciens, en Asie centrale lors de l’avance des troupes tsaristes, des populations se sont mobilisées pour défendre leur identité collective et protéger l’islam qu’elles voyaient menacé.
Les Moudjahidin du peuple d’Iran, dont on entend aussi parler, n’entrent pas dans ce cadre. Ce mouvement politique imprégné de marxisme révolutionnaire est né contre le shah puis est devenu hostile à la révolution islamique après une brève connivence. Il s’inscrit dans la veine traditionnelle du chiisme, revendiquant la justice sociale.

Le terme de djihadiste a été forgé par la presse occidentale, suite aux appels au meurtre d’Oussama ben Laden contre les Américains, utilisant une acception falsifiée du djihad. Elle avait été esquissée dans les années 1930, par les écrits du doctrinaire des Frères musulmans, Sayyed Qutb, et les prêches du grand mufti de Jérusalem, pour lutter «défensivement» contre la domination politique et intellectuelle de l’Occident et l’installation d’un Foyer national juif en Palestine.

Dans l’actuelle nébuleuse plus ou moins organiquement liée à Al-Qaida, des terroristes s’en sont approprié l’étiquette. En fonction de l’actualité, les médias traitent des «terres de djihad». C’est absurde. L’univers entier est l’espace du djihad au sens propre, dans la perspective prosélyte théoriquement pacifiste de l’islam. Pour l’immédiat, ce sont les terroristes partis et/ou rentrés de Syrie qui préoccupent les autorités de nos Etats. A juste titre.

Le djihad mineur, par l’épée, est soumis à des règles strictes de conduite des hostilités. Sans doute par idéalisation, les musulmans redisent à l’envi les instructions données par le khalife Omar, grand conquérant du Ier siècle, qui s’imposent encore par leur modernité et leur humanité. Les terroristes actuels pratiquent, au contraire, des exactions abominables et, depuis peu, se massacrent entre eux. L’immense majorité de leurs victimes sont non pas des mécréants menaçants mais des civils musulmans.

Enfin, le djihad militaire doit obligatoirement être collectif. Les jeunes exaltés de nos régions ou d’ailleurs, idéalistes ou sanguinaires, ignorants et morbides, issus d’immigrés ou néo-convertis, quittant leurs familles pour «faire leur djihad», sont des égarés, qu’un endoctrinement vicieux a trompés. Ce sont des terroristes à désigner comme tels. Les instances les plus respectées de l’islam devraient le proclamer haut et fort. La diabolisation, longtemps unilatérale, du régime syrien par les Etats occidentaux et les facilités de transit à travers les frontières des pays limitrophes leur ont permis de marginaliser les populations insurgées. Rétablir le sens des mots serait rendre justice aux musulmans que nous côtoyons et, surtout, permettrait d’éradiquer cette auréole faussement transcendantale dont prétendent se parer des organisations purement criminelles.

 

Marcel Boisard

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